Quand deux benguistes se rencontrent au pays

Il était vingt-trois heures bien sonnées. Il était encore debout entre une multitude de vêtements à même le sol. Son body blanc fraichement sorti de chez Zara sur un jeans rouge. Le retour sur sa terre natale après plus de cinq ans en Europe devait choquer pour plaire.

Oui, Alex figurait désormais dans la grande cour des benguistes et cela malgré son sens d’humilité. Il s’octroyait une ligne de conduite à suivre parmi les siens. Le klaxon hallucinant du taxi qui devait le conduire à l’aéroport le sortit de sa rêverie. Il courut avec ses deux bagages enflés sans oublier ses deux gros paquets noirs de surplus. Les six heures de vols Paris – Abidjan lui parut une éternité.

Il égrenait son chapelet, dormait, lisait, écoutait de la musique mais le bruit assourdissant du moteur de l’avion lui tenait compagnie. Sa voisine jetait de temps en temps un coup d’œil en sa direction en lui offrant un petit sourire. Sourire qu’il interprétait comme un « yako mon frère tiens bon, tu n’es pas le seul fatigué par ce voyage ».

Le retour inédit d’Alex, le benguiste au pays

Il était enfin arrivé dans son Abidjan. L’ambiance était toujours pareille. Il se dirigea dans la longue file de passager et récupéra ses bagages et ses colis. Il chercha un miroir dans l’un des secteurs de l’aéroport afin de vérifier si ses vêtements n’étaient pas trop froissés. Alex aperçut sa mère, ses tantes bref tout le voisinage à l’aéroport.

Dieu merci qu’il avait pris la peine de masser sa poitrine auparavant. Sinon, sinon il se serait écroulé
face aux nombreuses personnes qui lui serraient avec vigueur. Il rappelait de temps en temps à ses parents de faire attention à ses valises. Il ne supporterait pas qu’on lui brise ses appareils dont celui à cuire le riz, à brosser ses dents, ses différents parfums payés en solde, son séchage de cheveux…

ce qu'il faut savoir avant de retourner au pays
Affiche film : « Le fils de Yaoundé », sorti le 08 Avril 2015 au Cameroun ( Réalisateur V. Kameni)

L’une des choses qu’Alex avait oubliées avant de venir, c’est que le monde évoluerait après son départ. Le quartier avait perdu sa gaieté d’autrefois. Une nouvelle génération s’exprimait, l’ancienne dont il faisait partie était composée soit d’amis mariés, mères ou pères d’une équipe de football, ou avaient quitté le quartier. Ce qui n’avait pas changé, c’était le taux de chômage.

Rencontre avec son ami Séraphin, deux benguistes dans la place

Le lendemain de son arrivée était dimanche. Un dimanche ensoleillé en sortant de la messe, une main ferma les yeux d’Alex juste au carrefour du quartier. Après quelques minutes d’hésitations, l’inconnu qui avait posé sa main se dévoila. Alex hurla comme un fou. C’était Séraphin, le fils du voisin à Paris. Quelle joie et quel bonheur de se retrouver ! Il se connaissait parfaitement puisqu’ils étaient à la fois dans le même quartier et dans la même faculté.

Séraphin lui annonça dans un accent à la française que cela faisait deux semaines qu’il était sur Abidjan. Et comme par coïncidence, il séjournait dans les environs. Alex avait désormais une nouvelle compagnie. Bonjour les causeries entre benguistes même en présence des amis locaux.

-« Hey mon frère l’attiéké de l’haoussa là me rappelle le jour où nous étions allés manger chez Margueritte derrière Saint Denis, tu t’en souviens non ? »
-« Oui, qui peut oublier ça, on a vraiment bien mangé ! ».
-« Tu te souviens aussi de la veste qu’avait portée Maryse non haha ? »
-« Oui, ça caillait fort ce jour-là »
-« Tu parles de froid ? dit plutôt qu’il neigeait abondamment. »

Bonjour les causeries entre benguistes autour de la France

Leurs amis qui n’avaient jamais emprunté l’avion n’arrêtaient pas de leur rappeler à l’ordre sous un air rêveur et gêné.

-« D’accord, on a compris les benguistes on sait que vous venez de l’autre côté. Mais pour l’instant ici c’est Abidjan hein ». C’était sans connaître les benguistes qui se retrouvèrent. Une fois dans un taxi communal en partance pour une fête, Séraphin s’adressa au chauffeur.

-« Monsieur, tu peux me passer le code wifi du taxi stp? »
-« Tu dis quoi mon frère ? », demandait le chauffeur dans un français approximatif.
-« Je dis, j’ai besoin de me connecter au wifi de ton taxi »
-« Je ne connais pas cela », répondit le chauffeur. Et voilà que ça repartait de plus belle avec Séraphin le benguiste.

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Taxi en pleine capitale ivoirienne – Abidjan. CC : Benjamin Yobouet

-« Mais l’Afrique est vachement en retard, mon frère Alex, tu te souviens du taxi que nous avions emprunté à Lille ? Le chauffeur au chapeau bleu dont à peine on entra, nous indiqua l’emplacement du code wifi. »
-« Oui, c’était fantastique mon frère, je ne voulais même plus descendre en plus bien climatisé en plein été. Les chauffeurs de taxis communaux d’Abidjan non seulement ils conduisent mal mais l’état des routes ne me donnent plus envie d’emprunter ces moyens de transports. »

Le chauffeur par curiosité leur demanda d’où ils venaient. C’était en chœur qu’ils lui répondirent « de France principalement, la capitale : Paris ». Le chauffeur tout comme leurs amis à côté les regardaient tous un peu exaspérés et frustrés à la fois. Le comble fut un soir lorsqu’un des amis abidjanais de Séraphin les invita à manger. En plein dîner, on entendit de nouveau Séraphin interpeller son ami benguiste.

-« Alex, tu te souviens de la fois où notre ami français Charles Lechat , nous invita pour le diner à Montpellier vers la place de la comédie »?
-« Oh là, Séraphin ne me fait pas vomir en pensant à cela, je suis trop rassasié ».
-« Je dis, les blancs même, ils ont de ces plats bizarres. Si ce n’est pas agneau saingnant sauté au caramel, c’est la viande de canard cru assaisonnée de poivre noir ». Et ils éclatèrent de rire.

Les conversations entre benguistes exaspèrent souvent leurs amis locaux à côté

Leur hôte et leurs amis sans rien comprendre à leurs conversations affichaient des mines défaites : gêne et colère se lisaient sur chaque visage.

-« Je dis les benguistes, vous ne pensez pas que vous exagérez un peu? Hein ? Vous êtes venus au pays pour passer du bon moment en oubliant les réalités de l’Europe ou pour nous narguer ? Hein ?  S’il vous plaît, laissez vos histoires de France-là un peu », lança un des amis un peu exaspéré.

Et tous les autres approuvèrent. Nos amis benguistes essayèrent de se calmer un peu mais pour combien de temps ? Une autre fois, en pleine messe de jeunes, Séraphin se plaignit de nouveau.

-« Je dis Alex, tu ne trouves pas les messes de cette paroisse longue ? »
-« Mes amis, je vous dis en France, les messes ne durent pas. Ici, c’est toute une journée franchement j’ai mal aux fesses hein. Vos prêtres parlent trop jusqu’à la fin, on oublie l’essentiel du message ». Alex, quant à lui appuyait les dires de son ami benguiste.

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En pleine messe dominicale – Paroisse St Laurent Yopougon-Kouté Abidjan. CC : Benjamin Yobouet

-« Séraphin, moi, c’est les homélies du prêtre sur la dîme et les annonces qui m’énervent. En Europe, les prêtres ne parlent jamais de cela, ici c’est tout le contraire. »
-« Tu vois, tu me rejoins, les africains même abusent dans « tout » ».
-« Séraphin, attention à tes dires ne nous mets pas en palabre avec Dieu, tu oublies que nous sommes en pleine messe »?

Leurs amis assis à côté tous médusés restaient là, à les observer sans rien dire. A la fin de la messe, deux charmantes filles qui partageaient le même banc avec qu’eux abordaient les benguistes.

-« Mes frères s’il vous plaît, d’où venez-vous si ce n’est pas trop indiscret ».

-« De Paris », répondirent-ils en choeur et à gorges déployées.

5 commentaires Ajoutez le votre

  1. Mawulolo mawulolo dit :

    Y en a des benguistes qui me font rire des fois aussi. Comme si partout où ils passent tout le monde doit savoir qu’ils viennent de Paname 😀
    Alors qu’ils viennent épisodiquement après moults sacrifices. Pourtant y en a qui vivent ici et qui vont là bas presque tout le temps donc prennent même plus l’avions que les benguistes là.

    1. Les gens comme toi là non lol. Sincèrement, je ne sais pas pourquoi certains font ça, ils exagèrent. Vers la fin on assimile à cela à un complexe lol. Bien à toi 🙂

  2. Guy Muyembe Guy Muyembe dit :

    Super billet ! Merci Benjamin. Oups que dis-je? Merci benguiste !

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